Alpinisme et performance, liaison dangereuse
L’alpinisme doit-il se résumer à la performance ? Chez TML on questionne notre rapport à cette pratique. Entre émotion, partage et engagement, repensons nos aventures pour mieux vivre l’alpinisme, au-delà des exploits.
Dans le magazine Alpine Magazine, l’alpiniste Xavier Caihol interroge notre rapport à cette pratique. Sa réflexion résonne profondément avec les questionnements de notre équipe et la raison d’être de notre association. Xavier Caihol estime que l’orientation vers la performance amène de nombreuses personnes à coller une étiquette élitiste à l’activité, favorisant l’entre soi .
Plusieurs fois en conférence cet hiver, des personnes extérieures au milieu m’ont demandé si l’alpinisme pouvait se faire autrement qu’à travers des exploits, si marcher en haute montagne pouvait être de l’alpinisme. Les débats autour du Youtubeur Inoxtag montrent aussi cette vision élitiste qui colle à la peau de la communauté des alpinistes. J’ai souvent entendu que ce Youtubeur était critiqué par les alpinistes car il n’était pas du milieu, et que s’il avait été alpiniste, il aurait été accueilli bien différemment. (texte repris tel quel de l’article Alpine Magazine)
Cette manière de résumer une expérience en montagne à un temps, un chiffre, une cotation s’explique assez simplement et n’est pas nouvelle. Intellectuellement, il est plus facile de résumer une performance à deux chiffres que d’essayer de comprendre et de s’intéresser aux émotions de l’autre. À ce qu’il a vécu et ce qu’il a ressenti.
J’ai par exemple skié récemment un petit couloir à la pointe de la sellive dans les Bauges et j’y ai pris autant de plaisir qu’en skiant l’Épéna. Mon niveau technique m’a permis de jouir pleinement des ambiances, de la vue et de l’atmosphère, et j’y ai ressenti des émotions fortes. Dès demain, lorsque je passerai devant ce couloir de la Sellive ou que j’irai devant l’Épéna, je ressentirai un plaisir immense associé aux sensations que j’ai éprouvées dans ces faces.
C’est dans ce décalage entre ce que l’alpiniste ressent et la manière dont il est représenté dans les différents supports de communication que vient la vulnérabilité de l’alpinisme. Sous l’impulsion de quelques-uns, cette activité est devenue sportive, et aujourd’hui elle s’en retrouve réduite à ses performances, et à ses lieux emblématiques, affectés par les effets du dérèglement climatique.
Ce changement doit se faire pour plusieurs raisons. D’une part à cause des modifications des milieux de haute montagne. Il faut nous défaire de notre ultra attachement à des sites emblématiques car ils ne sont plus fréquentables comme avant. Cela ne veut pas dire les abandonner, cela veut simplement dire que si nous ouvrons notre attachement à d’autres lieux, l’activité perdurera même si certains lieux ne sont plus fréquentables. En redonnant aux sommets phares une importance égale aux autres sommets moins connus, nous ré-élargissons le champ des possibles et nous rendons réaliste le fait de nous adapter aux évolutions du milieu.
La reconnaissance de 6 nouveaux sommets à plus de 8000 mètres illustre parfaitement l’attachement culturel que nous apportons aux conventions collectives et à la culture partagée dans notre pratique. Certaines personnes sont mortes ou ont dédié leur vie à conquérir ces 14 uniques sommets, et tout d’un coup 6 autres apparaissent. Cela est à mon sens autant un témoin de la futilité dans lequel l’alpinisme s’est engagé que de la force des imaginaires qui y sont associés.
Dans un contexte de transformation de la société, l’opinion publique peut se demander si traverser le monde pour une performance vaut l’impact écologique engendré. À l’image du débat autour du ski alpinisme, nous avons une activité dont l’impact écologique peut être extrêmement limité, à nous de nous en saisir et d’imaginer des futurs désirables. Voyager ouvre l’horizon à d’autres cultures à d’autres réflexions, il permet de participer au développement d’autres territoires, à des humains de vivre, la complexité de ces interactions doit être prise en compte en mettant en avant des nouvelles formes d’alpinisme.
Enfin, parce que la montagne a des choses magnifiques à nous apporter, sur nos relations aux vivants humains et non humains, sur la compréhension du monde qui nous entoure et de nos émotions, il nous faut le mettre en avant et le partager au moins aussi largement que les performances. Ces changements ne passent pas par le fait de faire la guerre à l’alpinisme sportif, ni par un « désaliénage » des représentants de cette forme de pratique.
Cela passe par être fier de ce que l’on fait, que cela soit de l’alpinisme sportif ou d’autres formes d’alpinisme. Cela passe par être capable d’exprimer le bonheur que nous avons à être en montagne, peu importe le lieu. Cela passe par développer sa curiosité d’aller voir ailleurs, proche de chez soi ou non, loin des sites emblématiques et des lieux ultra représentatifs de l’activité. Chaque année, nous assistons à une polarisation de plus en plus forte des pratiquants vers les mêmes sites. Face à cela, faisons marcher notre cerveau, et soyons heureux de parcourir la montagne, même si elle n’est pas connue.
Utilisons les topoguides pour penser à des endroits où aller en montagne. Et une fois sur le terrain, détachons nous de ces topoguides pour observer la montagne. Servons-nous de notre logique. La technique qui était jusque-là l’objet de valorisation devient alors un prérequis aux services d’une belle journée en montagne seul ou avec des copains. Et des émotions qui vont avec.
Inspirons nous d’écrivains comme Samivel, avec L’amateur d’abîme, La montagne d’utilité publique ou encore Le fou d’Edenberg. Inspirons nous de Primo Levi avec La chair de l’ours; de Erri De Luca avec Le contraire de un. Prônons des rapports et des manières d’être à la montagne multiples et variés, et mettons les en récit, en film, en photographie ou juste en souvenir, pour raconter ce qui nous entoure de beau et de plaisant en montagne.
Soyons fiers de nos diversités, de notre culture partagée, et travaillons collectivement à rendre les imaginaires de l’alpinisme en adéquation avec les enjeux actuels.
On aurait pas pu mieux le dire… Merci à Xavier pour cette réflexion, si juste et inspirante.

